10 décembre 2016 ~ 1 Commentaire

Si tout a toujours été faux

Un jeune SDF me causait une fois de l’avenir : « S’il y en a un » a-t-il rajouté. 25 ans il avait. C’était un gars dont on sentait qu’il pensait, qu’il réfléchissait, tout en étant encore sonné du nouveau sort que la vie lui avait fait : la rue. On n’a pas parlé longtemps : le malaise aurait eu vite fait de s’installer. C’était un type solitaire, qui lisait, qui pensait. Et puis quoi, quel horizon pour lui ? Nada.

Un autre, à l’autre bout de la vie, 18 ans de carrière sous les ponts, me faisait lui cette réflexion : nous sommes arrivés au bout d’un cycle, et comme le printemps après l’hiver, immanquablement il y aura un renouveau. Hélas, cela ne se fera pas sans un grand nombre de destructions. Il n’y avait ni peur, ni rancune dans sa voix ou dans ses yeux : un beau mélange de sérénité, de digne détermination, et de lucidité simple, réfléchie mais non-intellectuelle. Cependant, évidemment, son sort le préoccupait en sourdine : comment ça meurt, un sdf ? Qui vient vous retrouver ou vous accompagner dans la mort ? Qui vous enterre, si vous êtes enterré ? Hm ?

Ne sommes-nous pas tous ces sdf ? Ne sommes-nous pas tous, au fond, condamnés à mort, inutiles et sans avenir ? N’y a-t-il pas là une sorte de sagesse inédite qu’il faut faire nôtre, en lieu et place de nos bourgeoises ou scolaires habitudes de penser ? N’y aurait-il pas une sorte de libération devant la prise de conscience de notre destinée ? Si tout a toujours été faux, le vrai n’en existe-t-il pas pour autant ?

Une réponse à “Si tout a toujours été faux”

  1. Dans ce Si tout a toujours été faux, il n’y a pas plus de « si » et de « tout », que le contraire : la propagande du mensonge est cristallisée autour d’un noyau de vérité détournée, dévoyée, pervertie, subvertie pour employer un terme ambigu : la subversion est ce qu’il a de plus facile quand « il n’y a plus rien », comme constatait un Ferré dépassé par son propre négationnisme naïf, « qui tienne », comme le disait un certain Manset, beaucoup plus profondément.

    Pas de « si », parce que c’est. Mais pas « tout ». Énormément, presque tout, oui, hélas. Quant à l’avenir dont parlait ce jeune qui n’était plus déjà qu’un sigle abstrait de plus, hélas, si le sien n’était déjà plus ou quasiment plus, celui de tous est bien là – qui contient le sien d’une façon ou d’une autre. Chaque injustice se paie, rien ne se perd : pour une vie détruite, sacrifiée sur l’autel du système, dix en sont salies et contaminées en retour de bâton par une étrange maladie, faite d’indifférence, de schizophrénie, de culpabilité latente et insaisissable, d’instabilité mentale et d’angoisse diffuse, perte de joie et de sommeil. Cet avenir-là est sombre, est donc une épidémie ou une pandémie qui ne fait pas plus de cadeaux qu’on en fait aux condamnés à la rue. Tout se transforme.

    Pour un gamin de 18 ans abandonné à la rue, dix rebelles surgissent, plus intraitables les uns que les autres : la nature des chose dans sa justesse de retour de choc n’oublie rien, n’accepte rien du simple inacceptable. Peut-être même que sur ces dix, un ou deux deviendront des fascistes ou des « criminels vengeurs ». Qu’aura gagné le système ? Il a tout à perdre, y compris ce qu’il a de plus précieux : sa raison. Sa belle raison pratique et morale, son bel alibi, levier des credo les plus naïfs de sa propagande enfumeuse. On ne jette personne impunément par dessus bord, on n’abandonne personne au bord de la route sans le retrouver bougeant encore dans un de ses placards. « Il y a plusieurs demeures… »

    Ainsi n’y a t-il évidemment pas plus d’horizon pour ce gamin anonyme que pour le système lui-même : la puissance n’existe pas, le maître du jeu est en dépendance totale du sacrifié ou de l’esclave, celui-ci, dans sa chute ou déchéance programmée l’entraîne où il ne veut pas aller, vers le crime, le désordre, le chaos – dont personne de sain ou sensé ne peut croire à la soit-disant créativité que cette société de consommation nous vend avec toute la séduction possible. La destruction d’un seul entraîne inévitablement celle de tous, dans sa logique même : la rivalité dans la course au pouvoir est toujours impitoyable, irrationnelle. Le tour de chacun viendra en son temps, sous des motifs anodins et anonymes, mais bien dans leur ordre : aucune illusion à se faire. Comme disait Morrison : « Nul ne sortira vivant d’ici. » Il n’y a pas de destruction créatrice, il faut choisir.

    A l’autre bout de la vie, du pont de la vie, le vieux, l’ancien, « celui qui marche devant » (Manset) parle de sagesse, ayant observé les lois de la nature, qui ne concerne pas seulement la course démesurée et inhumaine à la puissance. Nous savons depuis bien longtemps que la vérité, sortant de la bouche de certains enfants, sort aussi de celle de certains clochards. Et si nous sommes tous, effectivement, des SDF sans le savoir, nul n’est inutile d’être né humain ici et maintenant : il est un signe, une signature et ceux qui signent leur vie ou leur mort avec leur sang ont un pacte avec Dieu et la Nature. Nous avons retenu la leçon des juifs allemands, et de tant d’autres. Comme nous retenons déjà celle musulmans…

    Tous deux – Dieu et Nature – veillent sur leur mémoire avec un sens du devoir étrange et surnaturel dont ferait bien de se méfier les bien-pensants de la pluie et du beau temps. L’œil de Caïn les tient plus sûrement dans la nécessité que celui de Dieu, dans sa main aveugle et noircie. Quant à la nature, elle venge l’innocent sacrifié au centuple : abattez un arbre sain, observez quelque mois plus tard les rejets et repousses !

    Rien de plus utile à la vie que la mort et certaines souffrances inacceptables, regardez comment insectes et virus se battent et surmontent les obstacles les plus cruels, les plus massifs, les plus insurmontables. Si l’inhumanité était insurmontable, ça se saurait : elle aurait gagné, triomphé, elle ne serait pas en guerre contre le monde entier, elle le commanderait. Or elle ne fait que le révolter toujours plus, par delà le possible. Là commence la sagesse humaine, qui donne d’abord de soi, pour être, dans toute la patience nécessaire, sans compter. Il n’y a pas de sacrifice, il n’y a que des avances sur salaire, et pour certains le reliquat à payer sera mortel, fulgurant ou lent, selon le logique choix des choses.

    La prise de conscience est diverse, infinie, partout, permanente. Elle amène la vérité des vraies valeurs, celles qui parlent par delà la vie et la mort, par delà les vérités truquées, les masques, les rôles, les fonctions, les attributs, les tribus, les déterminations d’un « hasard matériel » non maîtrisé ou criminellement livré à lui-même dans un ridicule et misérable geste de divinité usurpée ou singée. Il n’y a pas de hasard : on ne meurt par par hasard ou à Alep, on ne vit pas par hasard et cette nécessité ne nous sera jamais éclaircie tant que nous ne serons pas libres de nos vie comme de nos morts. Liberté que ne peut nous procurer qu’une pensée juste – celle de celui qui a fait le chemin, celui du système, celui de la Croix. Pensée que ne pourra jamais nous procurer le système, à laquelle accèdent seul les élus ou éveillés du combat pour la vie qui ont pu passer le mur de verre séparant le moi du soi :

    « Il n’y avait ni peur, ni rancune dans sa voix ou dans ses yeux : un beau mélange de sérénité, de digne détermination, et de lucidité simple, réfléchie mais non-intellectuelle. »


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