20 avril 2015 ~ 1 Commentaire

Métaphysique (4) : L’ « être de la science »

La science moderne est moins négatrice, négationniste ou nihiliste que limitée et prisonnière d’elle-même, ce que Heidegger nomme l’Incontournable, c’est-à-dire à la fois ce qu’elle ne peut pas éviter (l’ob-jet), mais aussi, assez fatalement, ce qu’elle ne peut pas non plus circonscrire.

Son être lui est inaccessible en raison d’une objectivation mécaniste du monde liée, toujours pour Heidegger, à une interprétation erronée de la logique grecque aristotélicienne, à savoir l’ « ergon », ou encore « energeia » ou « entélékia », maladroitement traduit en latin par « causa efficiencis », la fameuse cause efficiente, l’un des 4 causes fondamentales de tout objet ou élément de réel.

Dans ce glissement de sens apparemment anodin, si anodin qu’avant Heidegger a priori personne n’a estimé qu’il faille l’interroger plus avant, deux choses essentielles sont pourtant oubliées, ce que je nommerais cette fois avec mes propres termes : 1. le sentiment d’éternité du monde 2. le sentiment métaphysique du monde, c’est-à-dire la conscience d’un monde caché, derrière ou au-dessus de la nature, disent certains.

Pour reprendre l’exposé heideggerien, « ergon » est ce qui est à la fois « œuvrant et œuvré » (d’où le sentiment d’éternité, la boucle), ce qui est « pro-duit dans la présence », ce qui « arrive dans le non-caché, s’y tient et s’y trouve ». C’est un « dévoilement », terme qui pour lui, dans l’antiquité profonde, rejoint 2 notions associées alors qu’aujourd’hui quasi-antagonistes : la « technè » (technique) et la vérité.

Une phrase choque et nous ravit en même temps : « Ni la pensée médiévale ni la pensée grecque ne conçoivent la chose présente comme objet ». Objet au sens moderne, c’est-à-dire chose produite par la cause efficiente, c’est-à-dire chose inscrite dans un temps linéaire d’une part (l’éternité est instantanément éjectée de lui), et chose matériellement déterminée d’autre part (une « force » mécanique l’a nécessairement produit).

Parler de crise des sciences modernes, c’est-à-dire de crise de civilisation de manière générale (puisque toute la vie moderne est « assujettie » à l’être de la science), est donc à la fois très vrai et très trompeur, puisque Heidegger nous fait remarquer qu’au contraire, elle est le signe que jamais l’être de la science moderne ne s’est exprimé aussi puissamment. Mais comme cet être est inaccessible à la pensée moderne, pour les quelques raisons effleurées plus haut, cela engendre ce sentiment d’incompréhension et d’impuissance que nous sommes contraints d’appeler crise.

Nous rejoignons donc Heidegger en proposant une alternative à ce mot, celui d’ « oubli loin de l’être ». Chacun peut « intuitivement » comprendre cela, puisqu’il s’agit d’un sentiment qui serait à la fois l’essence de l’humanité et qui pourtant serait refoulé au plus profond de nous par des siècles de dévoiement philosophique et donc ontologique. L’avènement de la technique actuelle étant la suite « logique » de la fin de la métaphysique telle que diagnostiquée par Nietzsche notamment, en qui Heidegger voit le dernier métaphysicien, c’est-à-dire faisant encore « inconsciemment » de la métaphysique (depuis, la philosophie technicisée s’appelle en gros : « anthropologie »). Dépasser la métaphysique tout en retrouvant l’être (l’ « être humain »), voilà donc la seule alternative à la pensée technicienne moderne, prisonnière d’elle-même, c’est-à-dire notamment, et tristement, prisonnière de son propre dessèchement humain : ni la douleur, ni la joie véritables ne seront bientôt plus accessibles à l’homme moderne. L’indifférence froide ne pourra plus que régner partout, indifférence nécessairement mêlée de haine et de mépris en raison de cette négation essentielle que chacun continuera de sentir au fond de lui sans plus rien pouvoir y faire.

Une réponse à “Métaphysique (4) : L’ « être de la science »”

  1. Nous ne pouvons accepter l’idée que la science moderne aurait un être. Ce qui ne conçoit le monde que comme objet ne peut être qu’un non-être, ne pas avoir d’être. L’objet scientifique moderne n’est qu’une représentation intellectuelle et philosophique de l’être, une représentation de type religieuse de contrôle : image-idole permettant de ne pas entrer dans l’être, de ne pas l’affronter directement, de ne pas le vivre intérieurement, de ne pas le partager sensiblement, mais de le formuler au sens propre : l’enfermer dans une forme intellectuelle : le concept. L’objet-image-concept.

    De plus cette forme n’est qu’une image de la perception scientifique mesurant et classant la portée non pas seulement limitée de ses calculs objectifs, mais leur écart, leur décalage dans la visée hégémonique humaine de capturer l’être par des cumuls perceptifs quadrillant le monde et ses qualités effectives positives, pour ensuite prétendre le projeter vivant-réel dans une sorte de planisphère-système modélisateur, de film conceptuel. Quel est cet écart, sinon celui de notre rupture avec l’être, devenu étranger à nous-mêmes, comme on dissèque un membre coupé, un membre fantôme qui continue à vivre mystérieusment en nous, hors de nous en nous ?

    S’il y a des machines inhumaines, c’est qu’elle ont été construite hors de l’humain : ce sont utopies de la raison objective, elles n’existent qu’en elles-mêmes hors de tout, autonomie pointée par Ellul. Elles fonctionnent sans vivre, elle détruisent parce qu’elles nient la réalité essentielle, humaine, qui est aussi celle du monde et de l’être : l’objet scientifique est la face non-cachée du non-être dès sa conception, elle est à la fois son imagination malade et l’imagination maladive de son utopique, de sa fantasmatique guérison-validité (au sens malade-valide) : c’est une image mentale pure, un reflet.

    Le narcissisme du savoir, c’est l’illusion pure « d’être » dans sa puissance imaginaire, théorique maximale, maximisée, sans limite : la science moderne n’est qu’une théorie de l’être qui se calcule par le décalage perspectif d’un parallélisme négatif sans issue vivante. L’objet scientifique moderne c’est la négation pure dans la séparation absolue entre soi, l’être et lui.

    C’est un vide que le monde scientifique moderne ne comblera jamais, mais qui permet, tant qu’il est illusion, au monde d’être ce qu’il est face à lui : la réalité que ce vide s’efforce de voiler pour ne pas dévoiler son non-être, sa trahison, son abandon. La vraisemblance remplace la vérité le temps de cette illusion, le temps d’une théorie qui fait durer l’illusion (la boucle). Un formalisme en creux gravitant autour d’une absence centrale étrangère à l’éternité dont elle se nourrit du fantôme. Une nostalgie mimétique obsessionnelle dans sa fuite de, et son défi temporel temporaire à ce qui est.


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