16 février 2015 ~ 2 Commentaires

Lettre à Darkhaiker (1)

Lettre à Darkhaiker (1)

(Réponse au commentaire de Darkhaiker au billet « Grossier point-de-vue (…) » du 12/02/2015)

 

Cher Darkhaiker,

Merci pour vos stimulantes remarques. Je vous réponds aussi en suggérant à mon tour quelques pistes, sachant que nous aurons peut-être un jour l’occasion d’approfondir plus encore ces questions à la fois très modernes et très classiques. Il me semble en effet que la théologie est remise au goût du jour par un certain nombre de découvertes scientifiques, je pense notamment à la physique quantique moderne, ainsi qu’à la science préhistorique, dont il va être question ici.

Je vous ai déjà parlé de Jared Diamond, très connu aujourd’hui, ainsi que de Paul Shepard, récemment réédité chez José Corti, dans une toute nouvelle collection nommée « Biophilia », par un livre testamentaire intitulé « Nous n’avons qu’une seule terre ». Voici une citation du premier cité, issue d’un article-entretien publié en ligne en septembre 2012 par Frédéric Joignot, pour le journal Le Monde, sous le titre « L’homme cet animal suicidaire peint par Jared Diamond » :

« Des études paléo-alimentaires montrent que les chasseurs-cueilleurs d’avant l’agriculture étaient en meilleure santé et mieux nourris que les cultivateurs. Leur régime était plus varié en protéines et en vitamines, ils disposaient de plus de temps libre et ils dormaient beaucoup. » Le journaliste reformule ensuite les idées principales du scientifique à ce sujet : « Les populations se méfiaient de l’agriculture. Elle n’a été que lentement adoptée en Europe comme aux Etats-Unis (les Amérindiens de Californie s’y refusèrent jusqu’au XIXe siècle). Elle est synonyme, dès le début, de mauvaise nutrition, d’épidémies et de maladies parasitaires, du fait de la promiscuité et des eaux rejetées. Ajoutons que l’agriculture a fait naître une stratification sociale entre la masse des paysans en mauvaise santé, où les femmes s’épuisent à enfanter et besogner (les lésions sur les squelettes et les momies l’attestent), et une élite peu productive qui gouverne. » Plus loin, il interpelle, en écrivant : « depuis l’âge de pierre [c’est une humanité tardive dont il s’agit néanmoins : -15 000 ans environ], l’humanité n’a cessé de détruire d’autres espèces, dévastant peu à peu toute la biodiversité. (…) Des animaux qui ont survécu à trois glaciations périssent : 73% des grands mammifères d’Amérique du Nord, 85% de ceux d’Amérique du sud. » Il est ensuite question des massacres et génocides humains, qui semblent, eux, n’avoir commencé qu’au néolithique, ainsi que le confirment pour l’instant les fouilles archéologiques n’attestant pas de traces de morts brutales durant le paléolithique (cf. par exemple Marylène Patou-Mathis, directrice de recherche au CNRS, département préhistoire du Muséum National d’histoire naturelle). Ces remarques font penser aux interprétations de René Girard sur le rôle central du sacrifice et de la violence dans la construction des sociétés humaines, comme c’était le cas chez les celtes, vous ne l’ignorez évidemment pas.

Ces constats (qui peuvent néanmoins être discutés : ces sciences sont encore jeunes et nous sommes bien d’accord que, pas plus que les religions, elles ne sont en droit d’imposer des dogmes immuables à l’encontre de la liberté individuelle de conscience et de penser) rejoignent directement ceux de Shepard :

« Peu nombreux furent les gens, il y a quelques années, qui remirent en cause l’idée que le développement de l’agriculture constituait la « révolution humaine la plus importante ». En effet les historiens ont généralement rattaché l’émergence de l’agriculture à la possibilité même d’une civilisation, qui ne peut exister sans ce soutènement, car pour avoir des villes, il faut qu’il y ait une certaine densité de population. Durant des siècles les historiens ont servilement répété et imposé au public cette idéologie du progrès, les mêmes idées sur l’alphabétisation, l’esprit d’invention, la sécurité face aux besoins et aux dangers naturels, les loisirs, le grand art, l’organisation politique, la santé et ainsi de suite à travers une rengaine sur ce que sont les bonnes choses. La réalité est à l’opposé. Au niveau de l’individu, la qualité de la vie humaine a commencé à se détériorer avec la domestication des plantes et des animaux. Avec la transformation des groupes humains primitifs en Etats, nous sommes passés de l’homicide à la guerre, du meurtre au génocide, de la disette familiale à la famine, de la diversité sous toutes ses formes à l’homogénéité, de la maladie, en tant que défaillance organique individuelle ou atteinte de parasites, à des épidémies de masse mortelles, d’un pouvoir centré sur le groupe ou un conseil à une hiérarchie d’empires, d’une folie occasionnelle à une aliénation mentale de groupe. »

Cela, je trouve, ne heurte pas l’intuition et le bon sens : l’avoir prend le pas sur l’être à partir du moment où on peut entasser les objets, et donc les perdre, etc. De là peut-être remonte la « chute » de l’Humanité. Il y a par ailleurs la question démographique : la population, ou plutôt les populations, humaines étaient fort peu nombreuses au paléolithique : les affrontements avaient nécessairement et factuellement moins lieu d’être. Cette question s’impose aujourd’hui à nous de façon la plus urgentissime qui soit, puisque la population mondiale aura été multipliée par 4 en 1 siècle environ, modifiant, comme au néolithique et par ce simple fait, notre humaine condition sur terre : le zoo ou le parc humain  sur lequel vous méditez souvent sur votre blog.

Vous aurez bien sûr compris que je ne cherche en aucun cas à attenter à la pensée religieuse en tant que telle. Il n’est pas tant question de Dieu(x) ici que de l’Homme. Je crois, comme vous il me semble, que nous sommes dans une mutation anthropologique telle que nous n’en avons pas connu depuis la transition paléolithique-néolithique, et j’espère qu’elle ne sera pas aussi meurtrière. D’autre part, nous ne sortons pas non plus complètement du néolithique puisque, pour un certain nombre d’années encore, au moins, nous dépendons encore tous de l’agriculture, ce qui commence d’ores-et-déjà à nous poser quelques soucis, eu égard au fort dérèglement climatique qui commence, et aux dégradations environnementales qui continuent tout aussi dangereusement. Tout cela, semble-t-il, ne datant donc pas d’hier…

fraternellement.

2 Réponses à “Lettre à Darkhaiker (1)”

  1. Il semble que la violence et les sacrifices humains aient été quelque peu « surestimés » chez les celtes. Peut-être pourrons-nous en reparler un jour.

    Que la définition d’une civilisation se donne par selon des critères d’agriculture et d’urbanisation me paraît évidemment plus qu’une erreur : c’est une faute aux conséquences génocidaires quand cette civilisation en conclut à l’infériorité des groupes qui ne rentrent pas dans cette idée. Dans cet ordre d’idée, et pour suivre Shepard, je dirais même que la vie humaine a commencer à se détériorer avec la domestication tout court, que je considère comme un faux critère de stabilité, au contraire de modes de vie stabilisés dans leur esprit de respect non craintif du monde et de liberté. Oui : domestication humaine égale folie mentale de groupe : zoo ou parc humain.

    Pour ce qui est de la pensée religieuse, qui, comme la scientifique, cherche beaucoup trop l’autonomie ou l’apartheid d’un sacré négatif, fermé comme une sorte d’absolu de compensation à leur impuissance à s’accorder avec le monde tel qu’il est, ce qui me semble surtout intéressant, me semble, à l’inverse, et comme pour redresser ces tendances auto-destructives dont nous n’avons jamais eu besoin, c’est de relier connaissance et spiritualité en excluant leur exclusion mutuelle, un peu trop conventionnelle, de principe et de permettre des domaines communs de pâturage qui n’excluent pas non plus une certaine pureté. Je ne vois pas pourquoi il y aurait là dualité : la connaissance est une, étant tout autant source de respect que de raison : que vaut l’un sans l’autre ?

    Pour le reste, je dois dire que je regrette infiniment de ne pas voir d’avenir possible pour une « humanité démographique » telle que nous la fabriquons, aussi bien pour toutes les raisons que vous donnez que pour des questions d’équilibre « cosmique » : les fourmilières ont une autre culture naturelle, quand nous n’avons de cesse d’abandonner la nôtre pour la transformer en machine à vivre. Aucun avenir pour nous ne peut, ni n’a jamais pu sans doute, passer par le chaos et la destruction de nos conditions positives d’existence : tout le reste est mensonge et imposture, recouvert du voile de la religion ou de la science.

    Seul compte ce que les grecs nommaient l’équilibre, la proportion et sans doute une justesse sur lesquels ferait bien de s’aligner toute forme de prétention à une sorte de justice dans la soit disant-maîtrise de ce qui ne peut pas nous appartenir : à la différence de la connaissance, le savoir humain est d’abord incestueux et non viable. Nous devons tout partager, non en bons communistes conformes, mais en vrais vivants solidaires des transcendances, de la plus naturelle à la plus spirituelle.

  2. Paul Shepard assurément ne manquait pas de pureté : absolument aucune trace de rancœur ni de misanthropie ni d’antithéisme dans son livre. De l’intelligence et de la sensibilité pures, en toute humilité. Ce qui ne l’empêchait pas, comme vous, comme moi, d’être en colère, devant le massacre en cours et la tragédie humaine, mais plus encore, vous le dites, devant la bêtise des hommes, et notamment des élites culturelles ou universitaires qui répandent le mensonge plus ou moins consciemment mais toujours finalement dans une visée égoïste, « impure ».

    Nous sommes donc absolument d’accord sur l’idée de domestication, qu’il faut donc discerner de l’apprivoisement. La domestication est, au sens strict et génétique, une dégénérescence. Une aberration devant la Création naturelle ou divine. Elle ne fera pas long feu.

    D’accord aussi sur la définition d’une civilisation, qui ne saurait se faire uniquement au niveau matériel, pas plus qu’au niveau du couple urbain-rural, donc sédentaire.

    Relier connaissance et spiritualité : oui. Simone Weil a écrit de belles pages là-dessus : la Science ne peut être qu’amour du monde et son objet ne peut être que l’Univers, la Création, divine là encore, pas seulement humaine.

    Je regrette comme vous de vivre mal malgré le confort matériel dont nous bénéficions encore, sur cette partie de la planète du moins, je regrette que nous trahissions toutes les sagesses humaines par-delà le temps et l’espace, je regrette que nous ne puissions léguer qu’un enfer terrestre à nos enfants.

    Enfin pour ce qui est de l’agriculture, il est évident que la vision de Shepard et Diamond va complètement à l’encontre de l’imaginaire culturel humain occidental ou même oriental, scientifique ou artistique, qui n’a eu de cesse que de vanter ou de chanter ses mérites ou ses beautés. Elle est de toute façon en fin de vie. Deux voies opposées s’ouvrent alors : chez les « décroissants », elle se nomme « permaculture », ou « écosophie », telle que théorisée et mise en pratique par exemple par le taoïste japonais Masanobu Fukuoka, et qui constitue en quelque sorte une forme de synthèse entre le mode de vie sédentaire (la nourriture se trouve dans un lieu circonscrit donné) et nomade (mais ce lieu reproduit les conditions de développement en milieu naturel). Chez les autres, la majorité financée donc, c’est l’agrobiologie de synthèse en laboratoire, aboutissement « naturel » de notre système d’épuisement systématique des terres, de pollution et de bétonisation des espaces.


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